Le statut de la musique country-western, de ses origines à nos jours, témoigne d'une contradiction particulière au sein de la culture québécoise. À l'époque où le genre est représenté par quelques grandes vedettes (telles que le Soldat Roland Lebrun, Willie Lamothe, Marcel Martel et Paul Brunelle) – époque dont les années 40 et 50 constituent l'âge d'or – et que celles-ci sont mises sous contrat par des compagnies prestigieuses comme London, RCA-Victor ou Starr, le public provient principalement des classes populaires résidant à l'extérieur des centres urbains. Les disques se vendent dans les zones rurales et les spectacles se donnent dans les petites villes de région. Les artistes eux-mêmes sont originaires du Québec rural: le Soldat Lebrun, né à Amqui en Gaspésie, s'installe par la suite à Shawinigan, Willie Lamothe est rattaché à la ville de Ste-Hyacinthe, Marcel Martel à Granby et Drummondville, Paul Brunelle à Granby, etc.. Montréal, métropole du Québec, centre principal de production, de diffusion et, donc, de reconnaissance institutionnelle dans le domaine de la culture, ignore presque totalement le phénomène et ce, malgré la grande popularité du genre en région. Ce sont les radios de l'extérieur de la ville de Montréal (à Sorel, à Sherbrooke, à Verdun, à Drummondville, etc.) qui font la promotion des musiciens country-western.
Un demi-siècle plus tard, nous sommes forcés de constater que la situation est plus ou moins la même. Encore aujourd'hui, aucune radio montréalaise ne diffuse de musique country-western sur une base régulière tandis qu'en région, plusieurs se spécialisent dans le genre. L'ADISQ, dont le rôle est de promouvoir l'industrie québécoise du disque et du spectacle dans l'ensemble de ses manifestations, remet son trophée pour l'album country de l'année dans le cadre de son gala hors-d'ondes plutôt que pendant son gala officiel. D'ailleurs, au cours de la portion télévisé sur Radio-Canada du dernier gala de l'ADISQ, Bobby Hachey, acteur majeur de la scène country québécoise décédé deux semaines au plus avant le gala, n'a eu droit à un aucun hommage ni même une mention. Louis-José Houde aurait sûrement eu beaucoup de misère à ne pas faire de blague méprisante dans l'esprit de «Dolloraclip»... C'est pour cette raison que la famille Daraîche, groupe country célèbre depuis plus de 30 ans, s'est volontairement dissociée de l'événement: malgré de nombreuses mises en nomination et victoires dans le passé, malgré des chiffres de vente impressionnants, aucune reconnaissance institutionnelle ne leur est accordée. Leurs trois premiers albums sont tous disques d'or et leur compilation «La famille Daraîche – 30 ans de succès, vol.1» s'est hissé en première place du palmarès y est demeuré plusieurs semaines consécutives il y a de cela quelques années (Source: F. Bolduc, «Les Daraîche, une famille habituée au succès», Échos Vedettes, vol. 38, no. 27, semaine du 1 au 7 juillet 2000). Cette situation symbolise d'une certaine manière la position ambiguë occupée au Québec par le genre country-western depuis son apparition. Celui-ci, malgré la place majeure qu'il occupe au sein de la culture populaire du Québec, se voit privé du rôle légitime qu'il pourrait jouer dans le cadre d'une réflexion sur l'identité québécoise. Car, si problème de visibilité il y a, le genre souffre également d'un déficit d'intérêt de la part des élites intellectuelles et culturelles. Bien sûr, la compilation country orchestrée par Mario Pelchat trône présentement au sommet des ventes, mais la plupart des artistes qui y chantent sont issus d'une scène autre que la scène country. Le country a présentement la cote un peu comme le monde agricole qui jouit d'un soudain engouement à condition qu'il produise des légumes biologiques...
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L'enquête menée chez les disquaires il y a environ un an confirme à nouveau cette ambiguïté. J'ai visité deux disquaires, deux des plus gros de Montréal: le Archambault (sur Ste-Catherine Est) et le HMV (sur Ste-Catherine Ouest). Mon but était de vérifier où ceux-ci classaient les artistes de musique country et western québécoise. Chacun procédait de manière différente. Chez HMV, les rares disques de Willie Lamothe, Marcel Martel et la famille Daraîche disponibles étaient classés dans la section «Pop francophone» tandis que chez Archambault, ces mêmes disques – tout aussi rares – se trouvaient dans la section «Country». Quelle logique justifie ces classements ? Afin de répondre à cette question, examinons la clientèle de chacun de ces disquaires. Tandis que Archambault possède une clientèle très majoritairement francophone, HMV accueille sur ses trois étages des consommateurs issus de milieux beaucoup plus divers, dont une partie très importante est anglophone. Dans les faits, si Archambault est l'endroit de prédilection pour les francophones quant à l'achat de leurs disques, HMV est assurément celui que choisit une majorité d'anglophone.
Dans cette perspective, facile de comprendre que le fait de classer les artistes country et western québécois dans la section «Pop francophone» correspond, dans le cas de chez HMV, à une stratégie de vente. Sachant que la majorité de sa clientèle anglophone écoute peu ou pas de musique de langue française, HMV ne voit aucun problème dans le fait de classer sous l'étiquette «franco» des artistes n'ayant au niveau strictement musical absolument rien à voir les uns avec les autres. L'étiquette «franco» rassemble en fait n'importe quoi étant chanté majoritairement en français: d'Édith Piaf à Éric Lapointe en passant par Zebda et Patrick Zabé. Pas étonnant de voir dans cette section les disques de Willie Lamothe. Ce mode de classement reflète l'imperméabilité de la communauté anglophone à l'égard des francophones, imperméabilité qui s'observe également dans la presque totale absence de couverture de la vie culturelle du Montréal français dans les hebdomadaires anglophones montréalais.
Chez Archambault, la situation est cependant différente. On pourrait croire que de la part d'un disquaire desservant une majorité de francophones, le fait de classer Willie Lamothe et compagnie dans la section «Country» correspond à une volonté de rendre compte de la diversité de la musique populaire de langue française en évitant de recourir à cette catégorie beaucoup trop générale qu'est «Pop francophone». Toutefois, il n'en est rien. Chez Archambault, l'étiquette «franco» se refère également à tout et son contraire, le seul critère semblant être encore une fois la langue française. Comment alors expliquer l'exclusion de cette section des artistes country et western québécois ? Le disquaire prétextera peut-être une stratégie de vente en avançant que ceux qui écoutent du country québécois écoutent plus du «country» que du «québécois» et qu'il est plus facile pour eux de trouver les disques de Marcel Martel à côté de ceux de Willie Nelson et de Hank Snow. Il n'en demeure pas moins que cette exclusion du country québécois de la section «franco» laisse perplexe. En effet, à peu près tous les artistes québécois de langue française (de Plume Latraverse à Luke Mervil) se retrouvent dans la section «franco» aux côtés du Français Léo Ferré et du Belge Jacques Brel. Bien que ce mode de classement créé à mon avis une vraie confusion entre des musiques qui m'apparaissent très éloignées, je peux m'en accommoder, ne serait-ce que parce que ce classement marque une certaine résistance face à l'hégémonie de la langue anglaise dans le monde. Toutefois, ce rejet de la musique country québécoise semble très symptomatique de cette ambiguïté collective face au genre, faisant en sorte que l'on trouve Marjo plus proche de George Brassens que de Willie Lamothe.
Difficile de ne pas pointer du doigt les traits d'un Québec toujours en partie colonisé et qui pour cette raison se voit incapable d'assumer - je n'exige même pas d'apprécier – certains piliers de sa culture populaire. Pour le dire autrement, l'idéal du «nous» visé par le Québec semble le forcer à refouler un passé encore récent. On comprend ainsi qu'au-delà d'une simple stratégie de marketing, la rationalité derrière le classement de la musique populaire sous certaines étiquettes est structurée en fonction d'enjeux idéologiques.
1 commentaire:
ce que je cherchais, merci
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