Kimveer Gill appréciait particulièrement la musique heavy metal. Le matin précédant le massacre qu'il allait commettre, il écoutait en boucle la pièce «À tout le monde» du groupe speed metal Megadeth. Presque tous les médias l'ont signalé, en prenant bien soin de rappeler du même coup que les deux auteurs de la tuerie de Colombine au Colorado avaient pour idole Marylin Manson, autre icône du rock «pesant». Aux États-Unis, des fondamentalistes chrétiens – mais aussi des psychologues citant des études fort discutables – ont rapidement mobilisé une partie du débat en affirmant l'influence néfaste des musiques rock plus agressives sur l'attitude des adolescents. Ici, bien que d'autres enjeux – dont le contrôle des armes à feu – aient tenu le haut du pavé, l'hypothèse d'une influence néfaste du heavy metal a également été soulevée dans les médias. Dans Le Devoir, une lectrice dénonçait ce qu'elle nommait la «culture de la mort» (15 septembre 2006) et Antoine Robitaille en appelait à s'inquiéter du contenu des paroles de pièces de Marylin Manson et d'Ozzy Ozborne («Le tabou gothique», 16 et 17 septembre 2006).
Bien sûr, le débat québécois sur cette musique n'a pas atteint les proportions de celui soulevé aux États-Unis (où des citoyens manifestaient dans la rue pour dénoncer Marylin Manson), il n'en demeure pas moins qu'il est parvenu à réanimer au sein du sens commun la méfiance envers certaines formes d'expression artistique en soulignant les potentielles dérives morales qu'elles entraînent – une idée qui, rappelons-le, a déjà eu par le passé d'illustres défenseurs tels que Platon et Rousseau. Au-delà du style spécifique «heavy metal», c'est toute la question de la musique comme production de subjectivité qui est ici sous-entendue.
Musique et formation des subjectivités
Une théorie innovatrice de la signification musicale a été développée par le musicologue Philip Tagg. Voici son idée : par les associations qu'il opère entre les sons qu'il entend, les images et les mots qui les accompagnent, les contextes où ils sont diffusés et les sentiments que ceux-ci suscitent, l'individu, de manière plus ou moins consciente, en vient à entendre les paramètres sonores comme des symboles. Certes, il n'existe pas de sens objectif des signes musicaux. Dans la pratique, ces signes sont généralement polysémiques et chacun les interprète en fonction de sa propre subjectivité. Toutefois, cette subjectivité n'est jamais pleinement autonome: la société à laquelle on appartient, les relations de pouvoir au sein de cette société et la positon que l'on occupe dans ces relations de pouvoir contribuent pour une large part à produire cette subjectivité. Ainsi, à l'instar d'un Wittgenstein affirmant l'impossibilité d'une langue privée, on ne peut concevoir la signification musicale comme étant privée: des codes partagés de significations musicales existent. Dans cette perspective, on peut comprendre pourquoi la musique remplit souvent une fonction communicationnelle. Le musicien mobilise divers éléments des codes musicaux qu'il connaît dans le but d'exprimer des idées, des sentiments ou des attitudes et de susciter ainsi chez l'auditeur certaines réactions. Le cas de la musique dans les films est peut-être le plus évident, mais il en va de même pour la plupart des musiques.
Ces codes musicaux traduisent souvent l'appartenance à une situation sociale particulière. Si les petites sociétés développent des codes plutôt homogènes, les sociétés plus grandes et plus divisées comportent quant à elles une variété de codes dont le nombre est généralement proportionnel à la fragmentation sociale que l'on peut y observer.
Fonction de la musique metal
Quelle analyse doit-on faire du heavy metal ? Les adeptes s'offusqueront du fait que je ne tiens pas compte de la diversité des étiquettes associées aux sous-genres (speed, death, black, etc.), mais il m'apparaît néanmoins évident qu'une série de traits communs caractérisent cette musique. Une analyse sémiologique de ces traits nous révèle des significations qui, dans le contexte de communication propre au genre, oblige les dénonciateurs du genre à modifier l'objet de leur critique. Je me limiterai ici à deux paramètres de la structuration musicale: les guitares électriques et la voix.
1) Comme dans la majorité des musiques rock, la guitare électrique occupe une place centrale dans la musique metal. Généralement jouée par des hommes, celle-ci symbolise la force de caractère et l'affirmation virile de soi, surtout lorsque le musicien possède une bonne maîtrise de l'instrument. La guitare metal exploite à fond cette symbolique. L'accompagnement qu'elle fournit est plus rythmique qu'harmonique tant la saturation de l'espace sonore – obtenue par la maximisation du volume et de la distorsion – complique l'identification des accords. Les solos de guitare sont généralement aigus et très rapides et exigent une certaine virtuosité de la part de ceux qui les exécutent. Chez plusieurs guitaristes rock virtuoses que l'on n'associe pas au metal (comme par exemple, Jimi Hendrix), les solos sont en partie improvisés et servent souvent à exacerber l'individualité de l'interprète, à exprimer son authenticité. Dans le cas du metal, c'est avec une précision mécanique que les solos s'effectuent, l'exécution, par sa rigueur, est froide et machinale: la technique domine l'expression individuelle.
2) La voix du chanteur est parfois très grave, parfois très aiguë, mais elle s'exprime presque toujours par l'intermédiaire du cri. Dans la majorité des autres genres musicaux, la voix de l'interprète est située en avant et au centre, lors du mixage, afin de mettre en valeur l'individualité. Dans la musique metal, celle-ci est souvent noyée dans l'ensemble des autres paramètres sonores, rendant ainsi difficile la compréhension des paroles. Il est d'ailleurs important de souligner cette dimension puisque les accusations portées contre le heavy metal sont souvent basées sur le contenu des paroles. Or, on voit que ces accusations ne tiennent pas compte de la place secondaire occupée par ces paroles dans la structuration musicale. Cette voix qui crie en n'étant jamais comprise symbolise à elle seule beaucoup plus que le texte qu'elle chante.
Ainsi, c'est tout un champ de connotations qui se trouvent exprimées par le code musical du heavy metal: la désir de puissance et d'affirmation, l'authenticité aliénée par la technique, l'incommunicabilité.
Cela dit, comment décrire le groupe formé par les adeptes du genre ? Bien sûr, celui-ci n'est pas monolithique, mais un profil type peut être identifié, celui de l'adolescent ou du jeune homme, issu d'un milieu ouvrier dont le niveau d'instruction est généralement peu élevé. Les perspectives d'avenir offertes à ceux-ci sont généralement assez limitées: c'est souvent à une existence de dominés que ceux-ci se préparent. Pas étonnant que les piliers du genre, tels que Metallica, Megadeth et Slayer, aient atteint des sommets de popularité dans les années 80 alors que le chômage atteignait des sommets et que les gouvernements de Reagan et Thatcher présidaient à la marche du monde. Marginalisés dans l'espace public et sans voix pour s'exprimer, nombreux sont ceux pouvant reconnaître dans le code musical du heavy metal les symboles des frustrations et des désirs qu'on exige qu'ils taisent.
Ainsi, ceux qui voient dans le heavy metal une invitation à la violence confondent la cause et l'effet. Le code musical propre au genre s'est construit dans un contexte social particulier. Je ne suis pas un adepte du genre, je ne cherche pas ici à mettre en valeur le heavy metal, ni même à le justifier. Toutefois, je suis certain d’une chose : avant de nous attaquer à la musique, c'est la situation sociale l'ayant fait naître qu'il nous faudrait dénoncer, celle d'une domination qui, par tous les moyens, exige le silence de la part de ceux qui la subissent. Tant que cette situation perdurera, le heavy metal demeurera un mode d'expression défendable pour ceux à qui notre monde donne peu d'occasions de se faire valoir dans la représentation symbolique de leur expérience subjective qu'il offre. Pour la plupart, celui-ci remplit bien sa fonction. Pour les rares autres, comme les tueurs de Dawson et de Colombine, dont l'isolement et la détresse mènent à l'aliénation et à la violence, la musique, malheureusement, s’est avérée insuffisante.
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